Entre Beaulieu-sur-Mer et Roquebrune-Cap-Martin, deux maisons construites à une vingtaine d’années d’écart seulement tournent le dos à toute idée commune de la villa de la Côte d’Azur. L’une reconstitue une demeure grecque antique pierre par pierre, avec l’exactitude d’un chantier savant. L’autre réduit l’habitat à une structure blanche, ouverte, presque sans ornement, pensée comme un instrument plutôt que comme un décor. Les visiter l’une après l’autre, à quelques kilomètres de distance sur la même corniche, suffit à mesurer combien deux siècles d’idées sur l’habitat peuvent s’ignorer, voire se contredire frontalement, sur le même littoral.
Kérylos, une antiquité reconstituée à Beaulieu
La villa Kérylos, achevée en 1908 à la demande de l’archéologue et helléniste Théodore Reinach, n’est pas une villa qui s’inspire de l’Antiquité grecque : elle la reconstitue avec l’exactitude d’un chantier archéologique. Reinach a fait appel à l’architecte Emmanuel Pontremoli pour bâtir une demeure conforme aux habitations de la Grèce classique, jusqu’au mobilier redessiné d’après les vases et les fresques antiques, en marbre, en bronze et en bois précieux. Chaque pièce porte un nom grec, chaque proportion répond à un modèle antique documenté.
Le péristyle central, cour à ciel ouvert entourée d’une colonnade, organise toute la circulation de la maison à la manière d’une demeure de Délos ou d’Athènes antique. Les fresques murales, exécutées d’après les techniques et les pigments connus des archéologues de l’époque, couvrent des scènes mythologiques jusque dans les salles de bain, où une mosaïque évoque le monde marin. Rien n’y est laissé au hasard : jusqu’aux lits et aux sièges, chaque meuble reprend une forme attestée par les vases grecs ou les bas-reliefs, sans qu’aucune pièce ne cède à un confort proprement moderne. C’est une œuvre de savant autant qu’une résidence : un manifeste sur ce que devait être, selon son commanditaire, l’art de vivre méditerranéen originel.
E-1027, la rupture moderniste de Roquebrune
À quelques kilomètres de là, sur le site aujourd’hui connu sous le nom de Cap-Moderne, la villa E-1027 renverse tous les principes de Kérylos. Conçue à la fin des années 1920 par la designer irlandaise Eileen Gray avec l’architecte Jean Badovici, elle applique les principes du mouvement moderne : structure ouverte sur le paysage, mobilier intégré et pensé pour l’usage plutôt que pour le décorum, absence de toute référence ornementale au passé. Le nom même de la villa, E-1027, code les initiales des deux concepteurs et l’ordre de l’alphabet, à la façon d’un plan technique plutôt que d’une adresse mondaine — un choix qui, à lui seul, résume la distance prise avec toute idée de villa de prestige.
Là où Kérylos cite l’Antiquité, E-1027 s’en affranchit radicalement — la maison devient un instrument d’habitation, pensé jusqu’au moindre rangement intégré, pas une évocation historique. Eileen Gray y dessine du mobilier resté célèbre depuis, dont une table d’appoint réglable en hauteur conçue spécifiquement pour la villa. Le site accueille aussi le cabanon que Le Corbusier fit construire juste à côté dans les années 1950, preuve de l’influence que la maison d’Eileen Gray a exercée sur l’architecture moderne du littoral, bien au-delà de ses propres concepteurs.
Deux partis pris, deux rapports à la mer
Le contraste ne se limite pas au style : il touche la relation même de chaque maison à la côte. Kérylos s’organise en péristyle fermé sur une cour intérieure, à la manière antique, la mer n’apparaissant que par fragments encadrés depuis certaines pièces, comme un tableau qu’on découvre en se déplaçant plutôt qu’un panorama continu. Cette retenue n’a rien d’un hasard : dans l’habitat grec antique que Reinach voulait reconstituer, la maison se refermait volontairement sur sa cour pour se protéger du soleil et du regard extérieur.
E-1027 fait l’inverse : de larges baies et une terrasse continue tournent la maison entièrement vers l’horizon, la mer devenant un élément de la composition architecturale plutôt qu’un simple décor aperçu au loin. La circulation intérieure elle-même est pensée comme un cheminement vers cette ouverture, chaque pièce menant progressivement vers la terrasse et la vue. Deux logiques strictement opposées, donc, mais toutes deux nées d’une réflexion approfondie sur le climat et la lumière du littoral, chacune à sa manière.
| Villa | Époque | Parti pris | Ce qu’on y voit aujourd’hui |
|---|---|---|---|
| Villa Kérylos (Beaulieu-sur-Mer) | 1902-1908 | Reconstitution savante d’une demeure grecque antique | Mobilier antique redessiné, fresques, cour à péristyle ouverte au public |
| Villa E-1027 (Roquebrune-Cap-Martin) | 1926-1929 | Architecture moderniste, mobilier intégré, ouverture sur le paysage | Mobilier Eileen Gray restitué, visites guidées du site de Cap-Moderne |
Ce que ces deux maisons disent du goût
Aucune des deux n’a été pensée comme une villa de villégiature ordinaire, et c’est précisément ce qui les rend instructives pour qui s’intéresse au mobilier et aux objets anciens. Kérylos assume la citation historique jusqu’au moindre détail, quand E-1027 la refuse au profit d’une fonctionnalité radicale. Entre les deux, la plupart des intérieurs de la Riviera ont oscillé toute la première moitié du vingtième siècle, empruntant tantôt à l’un, tantôt à l’autre registre — un dialogue que l’on retrouve encore dans le mobilier ancien qui circule aujourd’hui sur le marché, entre pièces à l’ornementation savante et lignes plus dépouillées héritées du modernisme.
Ce grand écart explique aussi pourquoi les intérieurs anciens du littoral sont si difficiles à ranger dans une seule catégorie stylistique. Une villa des années 1910 peut très bien avoir accueilli, au fil des décennies et des propriétaires successifs, un mobilier néo-antique inspiré de Kérylos puis, quelques années plus tard, des pièces résolument modernistes acquises par la génération suivante — sans qu’aucune des deux options ne soit jamais totalement effacée par l’autre. C’est précisément cette accumulation de strates, parfois contradictoires, qui rend un intérieur ancien du Sud plus riche à lire qu’un décor reconstitué dans un seul style.
Les deux sites se visitent aujourd’hui, et leur confrontation directe, à quelques kilomètres de route l’un de l’autre, en dit souvent plus qu’un long historique de l’architecture méditerranéenne : une matinée à Kérylos suivie d’une après-midi à Cap-Moderne suffit à ressentir, presque physiquement, l’écart de deux siècles qui se sont pourtant partagé la même lumière et la même mer. Le ministère de la Culture détaille l’inscription de la villa E-1027 et du site de Cap-Moderne au titre des monuments historiques sur culture.gouv.fr.







